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Les 5 sens
sensation et perception

Septembre 2013    -    © copyright Thierry TOURNEBISE 

Michel LAPEYRE  Psychologue, Musicothérapeute - Edwige QUIRIER Art thérapeute  

Un des modes d'expression de l'être humain est sa capacité à dire, à parler. Nous habitons les pensées et les pensées nous habitent, un monde de symboles vit en chacun de nous. Comment la parole fait-elle corps avec le sujet ? Bien souvent, ne sommes-nous pas perdus par et dans cette parole que ce soit dans la communication avec soi-même, avec l'autre, les autres ? La parole suffit elle pour bien vivre et bien communiquer ? Qu'en est il de la communication non verbale ? Comment l'utilisons-nous ?

Ces quelques lignes proposent d'aborder les 5 sens en tant que nos principaux outils d'information et de communication et comment ils nous permettent d'être présent à nous même et au monde.Nous tentons aussi d'expliciter les liens entre sensation, perception, mémoire et leurs distorsions.Nous abordons la nécessité de découvrir à nouveau les bases de notre sensorialité afin de développer une qualité de présence, de vie et une meilleure communication verbale et non verbale. 

 

Sommaire

1 Introduction
La sensation - La perception - Le traitement des sensations, jugement perceptif, distorsions perceptives

2 Les 5 sens
- Vivre les sensations - Les 5 sens pour être au monde - En ce qui concerne les sensations acquises - En ce qui concerne les sensations réflexes

3 Notre expérience
- De soignants auprès des soignés - De formateur auprès d'éducateurs, de soignants et de thérapeutes

4 conclusion
- Deux modes distincts - Les 5 sens mettent au contact du corps et de ses besoins

Bibliographie         Renseignements formation - stages 5 sens

1.      Introduction

Dans ce texte, nous allons aborder le fonctionnement des 5 sens et soutenir l'intérêt de prêter attention à nos sensations et à nos perceptions et de les explorer afin :

-d'exercer nos capacités sensorielles et perceptives

-de développer des aptitudes à prendre soin de soi et des autres

-et d'améliorer la communication avec les autres.

 Les 5 sens (toucher, ouïe, goût, odorat,vue) sont les capteurs et les canaux par lesquels les informations intérieures et extérieures à notre corps affluent à notre cerveau.

Tout d'abord, il s'agit de définir les concepts suivants (sensation et perception) qui sont souvent confondus.

1.1 La sensation

La sensation est l'impression reçue par un organe des sens. Romola Sabourin propose la définition suivante : « c'est le phénomène généré dans les organes des sens par une stimulation. Les sensations auditives sont provoquées par les sons, ... » (Sabourin extrait de la conférence à Caen, novembre 2001).

Les stimulations internes et/ou externes créent des sensations dans l'appareil sensoriel. Les sensations sont envoyées au cerveau (transformation de l'énergie mécanique en énergie électrique).

La sensation génère du sentiment (c'était bien, agréable ou désagréable). La sensation renvoie à tout ce qui est localisable dans le corps (ce qui est perceptible au niveau du corps) ; c'est ce que l'organe des sens permet de cerner. Les sens sont les organes et les instruments de la perception. Il faut qu'il y ait du senti pour qu'il y ait du perçu. A chaque instant, nous vivons  un nombre incalculable de sensations mais la conscience de nos sensations reste limitée. Nous identifions donc qu'une petite partie de nos sensations.

Pour illustrer cela, nous allons prendre l'exemple suivant : Le bébé est pris dans des sensations, des éprouvés multiples. Il est dans une réceptivité corporelle, une écoute de ses sensations sans pouvoir véritablement les penser et les comprendre. S'il fait froid, cela crée en lui des tensions, un vécu, une sensation corporelle particulière qui l'amène éventuellement à crier. Ce cri est déjà une communication, une forme d'appel à l'autre. Tout part de la sensation dans le développement physiologique, affectif et relationnel. Au départ, les bébés ne font pas de distinction entre les modalités sensorielles, entre la vue, le toucher, le goût, l'odorat, l'ouïe. Ils ont donc une perception globale de la totalité des choses que François Roustang appelle perceptude. La « perceptude » est le mode de perception intégrative propre à l'hypnose. Elle permet l'expérience du Tout, par opposition à la perception ordinaire qui sépare, divise, objectifie et peut parfois figer la vie dans des concepts, des conceptions, des croyances ou des idées inébranlables.

Pour poursuivre avec la sensation, nous vous proposons l'expérience suivante. En ce moment, vous lisez ce texte, quelle conscience avez-vous des organes de vos sens ?  Quelle est la posture de votre corps (assise, debout,...) ; que font vos mains, vos yeux, y a t-il du bruit, des odeurs autour de vous ?; et maintenant que vous portez votre attention à vos organes des sens, que sentez vous, quelles sensations avez vous ?

Vous pouvez écrire ce qui vous vient à l'esprit sur une feuille.

1.2 La perception

Le cerveau est le siège de la perception. Il décode les informations sensorielles et crée une information nommée perception.

La perception est l'interprétation de la sensation ou des sensations en les organisant et en leur donnant une signification en fonction du contexte.

La perception est donc un processus cognitif.

Mme Sabourin précise : « c'est l'ensemble des idées que nous nous faisons sur la base de nos sensations. Les perceptions qui résultent donc des informations recueillies par nos organes des sens peuvent ensuite être reproduites dans la conscience par une sorte de reviviscence à la seule évocation de la sensation initiale. L'ensemble de ces reproductions constitue notre patrimoine perceptif.  Percevoir consiste à saisir l'enjeu, le sens de ce que l'on sent, de ce que les sensations recueillies par les organes des sens signifient. » (Sabourin extrait de la conférence à Caen, novembre 2001).

Premier exemple :

Revenons à la sensation de froid éprouvée par le bébé, il crie sans comprendre ce qui lui arrive, la maman (en fonction de ce qu'elle a acquis) va agir et répondre (construction de la communication) au cri de son bébé en l'interprétant  et en lui donnant du sens (jugement perceptif de la mère). Elle répond donc au besoin sensoriel du bébé en modifiant la sensation initiale (sensation de froid) en une autre sensation (sensation de chaleur) tout en nommant ce qu'elle perçoit du vécu corporel de son enfant. Elle pourra dire « Mon petit chéri, tu dois avoir froid, je vais te réchauffer dans mes bras ». Le bébé peut engrammer ces deux vécus sensoriels différents et peu à peu les rattache respectivement à un sentiment (agréable, désagréable) et à un jugement perceptif (maman=chaleur, plaisir, satisfaction).  

Deuxième exemple :

Je regarde un bouquet de fleurs, j'en fais le tour en vue de l'acheter, j'en construis une série de perceptions  à partir de sensations variables (couleurs, formes, odeurs, etc), suivant ce que j'observe et ma position dans l'espace. J'en tire un certain jugement, une appréciation (esthétique, jugement concernant le prix, adéquation de l'objet en fonction de mon intention, etc). Mes sens reçoivent une multitude de sensations en lien avec le bouquet de fleurs mais seulement ma perception extrait ce qui m'est utile en fonction de mon intention d'achat et de mes goûts.

Nous appréhendons la vie et nos sensations avec la mémoire constituée à partir de nos 5 sens et des perceptions acquises.  Ainsi, la mémoire agit dans une fonction de connaissance et de reconnaissance. La manière dont nous interprétons la réalité est très différente d'un individu à l'autre. À partir d'un même stimulus, nous pouvons avoir plusieurs certitudes, opinions, interprétations qui parfois s'opposent. Cela induit la nécessité éthique de tolérer l'opinion et le point de vue de l'autre. Généralement, les adultes commencent la plupart du temps par penser d'abord. Ils court-circuitent le corps et ses sensations en mettant tout de suite des mots et des idées. Par contre, les enfants sont plutôt spontanés et vivent branchés sur leurs sensations. Les adultes vivent souvent dans leurs pensées et ont oublié cette spontanéité du corps (besoin de retrouvailles, de redécouvrir leurs sens et leurs corps et de vivre dans une unité psychosomatique).

Cela nous amène à poser plusieurs questions : quelle est la qualité de notre réceptivité sensorielle ? Quel traitement faisons-nous des informations provenant des sens ? Comment y réagissons-nous ? 

1.3 Traitement des sensations, jugement perceptif, distorsions perceptives

La perception est un processus cognitif et une fonction adaptative permettant à l'homme de survivre et de se déployer dans son environnement. En effet, la perception permet de prélever des informations directes de l'environnement :

- L'homme perçoit le monde extérieur de façon active.

- Ces informations sont regroupées, sélectionnées, structurées, traitées.

- Nous traitons et stockons les informations dans la mémoire et cette trace influence de nouveau les perceptions à venir.

La perception dépend aussi de l'état dans lequel se trouve la personne qui perçoit. Les intérêts, la recherche d'un but, forment l'attitude perceptive qui va orienter la perception au moment où la stimulation intervient. Les informations porteuses d'une charge émotionnelle trop forte tendent à être refoulées.

En 1947, une expérience de Bruner et Goodman avait montré qu'un objet fortement désiré tend à être perçu plus grand qu'il n'est réellement. Nos désirs et nos motivations influencent nos perceptions et nos jugements. Merleau-Ponty dans son livre (phénoménologie de la perception, 1945) explique que dans la perception, les objets qui sont investis par mes préoccupations sont valorisés dans le champ perceptif. Cela signifie donc que la perception reflète ce que nous sommes et dépend de notre attention et de notre clarté de conscience.

Un objet perçu est une structure d'éléments sensoriels. Les gestaltistes ont créé des lois de la forme.

Par exemple:

Cherchez ci-dessous le mot mal orthographié:

pomme___ banane___ctrn

Vous avez certainement pensé  "citron". En effet ce mot présente un point commun avec les mots "pomme" et "banane". C'est aussi la forme générale et l'agencement des lettres qui ont influencé la perception du dernier mot sous l'action de la mémoire visuelle.

La perception, c'est l'expérience subjective du sujet associé à une ou plusieurs sensations (une recherche dynamique pour une meilleure interprétation possible).

Le cerveau organise en un tout cohérent et significatif l'ensemble des informations, c'est l'activité perceptive. L'information visuelle est traitée : ce que l'on perçoit n'est pas ce que l'on voit. Le monde perçu ne correspond pas exactement au monde qui se projette sur le fond de la rétine. Le cerveau humain extrait des invariants à partir de l'image rétinienne qui lui permettent d'avoir une perception stable du monde.

Cependant, dans les illusions visuelles, les sensations visuelles sont difficiles à décoder. Le cerveau cherche toujours à mettre du sens et de l'ordre.


L'escalier de Penrose (figure impossible dans son ensemble, vue 3D) ne respecte pas les règles de la perspective linéaire :         

Il s'agit d'une distorsion de la réalité, due à une non concordance entre notre perception et notre représentation cognitive du même stimulus physique. L'image est ambiguë. Les perspectives de la représentation sont distordues. La figure donne l'impression que les marches forment une boucle et une montée sans fin.

Nous allons aborder des situations de distorsion perceptive en lien avec la culture mémorielle. Par exemple, des enfants qui n'ont pas reçu de soins adaptés à leurs besoins    risquent d'avoir des difficultés de perception et d'adaptation à la réalité.

Ex : il fait froid, l'enfant a la chair de poule, mais ne percevant pas cet état corporel, il ne pensera même pas à se couvrir. S'étant construit à partir d'attitudes inadaptées, il n'aura pas développé une culture mémorielle lui permettant de prendre soin de lui. Cette distorsion dans le traitement des sensations peut être le terrain d'une coupure avec son corps et ses sensations. 

Ce qui nous mets au contact de la réalité, ce sont nos sens et la présence à nos sensations. Cette présence et cette réceptivité sensorielle permettent de se sentir bien vivant et arrimé au corps. Je sens, je ressens, j'agis conscient de mes actes, je suis. Le développement de l'être humain se construit à partir du sensoriel. La pensée se construit sur cette base sensorielle.

2       Les 5 sens

2.1 Vers la sensation de soi

Quelques données embryologiques 

« Pour ce qui est du développement de nos 5 sens, voici comment cela se déroule : dès la 4e semaine de la vie de l'embryon, les organes des sens commencent à se différencier. 

Le premier sens, c'est le toucher : le sens tactile répond au contact, à la température, à la pression, au poids et à la vibration.

Ensuite, l'odorat se spécialise au cours de la 5e semaine et le goût au cours de la 9e  semaine.

L'ouïe se développe entre la 3e et la 9e semaine mais le tympan partie de l'oreille externe, indispensable à l'audition aérienne n'est achevée qu'à 6 mois. 

En ce qui concerne la vue, les paupières, primitivement soudées ne se séparent que vers le 7e mois. » (Romola Sabourin, 2010, p 64)

L'importance du toucher

 Le toucher est un sens généralisé qui est fondamental. Il permet d'accéder à la sensation de soi. En effet, la sensibilité tactile opère au niveau interne et externe du corps (perception viscérale et perception de l'environnement mais aussi perception de la position du corps dans l'espace). Le sens du toucher permet aussi la perception de la douleur.

2.2 Les 5 sens pour être au monde

(Raisons pour lesquelles se mettre à l'écoute de nos 5 sens)

Les  5 sens sont les outils de communication dont nous disposons nous permettant de nous situer dans notre corps et dans notre environnement. L'appareil sensoriel est l'interface entre soi et le monde.

Afin de bien se situer dans son corps et dans son environnement, l'être humain a besoin de développer une réceptivité sensorielle (capacité à poser son attention sur ses sensations) et une capacité à percevoir (affiner ses perceptions). Les 5 sens sont des capteurs d'information que ce soit au niveau du corps ou de l'environnement.

La sensation génère du sentiment. Sentir (plan sensoriel) permet de ressentir (plan émotionnel) et sert de matériau à la construction d'une pensée singulière qui peut générer ensuite une action. Ex : je sens une grande sensation de chaleur dans mon corps, j'éprouve un sentiment, une émotion désagréable (perception de mal être), j'agis en conséquence ( j'ouvre la fenêtre). Être bien conscient de ses sensations permet de s'adapter au plus près de ses besoins (fonction adaptative, préventive).    

Cependant, la capacité d’un sujet d’explorer son expérience n’est pas spontanée. cela demande un entraînement, un apprentissage.

« C’est le temps d’apprendre à connaître les rapports sensibles que les choses ont avec nous. Comme tout ce qui entre dans l’entendement humain y vient par les sens, la première raison de l’homme est une raison sensitive ; c’est elle qui sert de base à la raison intellectuelle : nos premiers maîtres de philosophie sont nos pieds, nos mains, nos yeux. » (Rousseau, 1966, p. 56)

Développer cette présence aux 5 sens permet de réhabiliter le corps et de l'incarner en tant que corps sensible, vivant et corps de l'expérience.

« Percevoir dans le plein sens du mot, qui l’oppose à imaginer, ce n’est pas juger, c’est saisir un sens immanent au sensible avant tout jugement. » (Merleau-Ponty, 1945 p. 59-60). Percevoir véritablement le monde, ce serait pour lui le saisir  dans une ouverture et une plénitude sensorielle avant toute pensée.

La plupart du temps, nous projetons sur le monde notre mémoire, notre savoir, nos concepts et nos idées et nous y croyons fermement. Ainsi, nous voyons ce que nous avons l'habitude de voir, nous entendons ce que nous avons envie d'entendre, nous aimons ce que l'on nous a appris à aimer (goût odorat par ex), etc. La perception reflète l'état d'esprit dans lequel nous sommes. Le moi devient alors un outil de méconnaissance et d'illusion.

2.3 En ce qui concerne les sensations acquises

Si, par exemple, vous regardez ce qui vous entoure, généralement, des pensées et des perceptions  apparaissent en lien avec les sensations visuelles. Souvent, l'attention se porte sur les pensées plutôt que sur la présence aux sensations. Les idées, les émotions, les souvenirs se substituent alors à la présence au présent. De la même manière, la pensée que nous nous faisons de la personne en face de nous n'est qu'une représentation mentale voire une projection et nuit bien souvent à la qualité et au développement de la communication.

L'interprétation de la sensation dépend de notre mémoire. Notre mémoire fonctionne comme une base de données, dont le contenu peut être éveillé par certaines stimulations. Quand cette mémoire émerge, elle influence la perception et la modifie, la transforme. Cette nouvelle perception est considérée comme étant la réalité alors qu'elle est conditionnée par notre mémoire. Notre mémoire a une influence capitale sur les perceptions qui viennent de nos sensations et donc par la même sur nos sensations.  Cette influence a d'autant plus d'impact sur nous tant que nous n'en avons pas conscience (répétitions de schémas relationnels, limitations dans nos goûts, conditionnements dans notre fonctionnement...).

2.4 En ce qui concerne les sensations réflexes :

La perception de la douleur varie en fonction de nombreux facteurs (attention distraite, hypnose, …).

Si je pose ma main sur la plaque électrique brûlante, je la retire aussitôt. Je réagis à la douleur par voie réflexe sans avoir eu le temps de réfléchir ou de penser. L'expression de l'émotion vient ensuite. La perception du danger s'exprime dans l'après coup.  Les réflexes de survie en lien avec l'instinct de conservation nous permettent de nous mettre hors de danger (ex : voiture qui a failli nous renverser). Sensations et perceptions sont en constante interaction et influence :

-La sensation vient des 5 sens et aboutit aux zones cérébrales.

-La perception part des zones associatives du cerveau  et se projette sur le corps. Notre façon d'appréhender la douleur dépend des représentations, des perceptions que nous en avons (ex : la peur tend à multiplier les sensations douloureuses).

Dans l'expérience thérapeutique, nous pouvons remarquer que le fait d'observer calmement une douleur, de la localiser et/ou de penser calmement à une souffrance, à une émotion pénible permet de prendre de la distance et d'être moins envahi par elles.

La difficulté demeure d'être présent à l'expérience immédiate.  Dans ce contexte, l’élément le plus important est donc la manière de percevoir ce qui est en train de se passer en soi, dans son corps. C’est ce que préconise Eugene T. Gendlin quand il invite à orienter l’attention dans le vécu immédiat du corps : « la seule réalité que je puisse connaître, c’est le monde tel que je le perçois et le vis en ce moment. » (Gendlin, Cité par B. Lamboy, 2003, p.15) Cette approche s’inscrit dans un modèle dynamique où le vivant se définit en terme de processus.

Vivre l’immédiateté, c'est habiter le temps présent qui se déroule dans le corps afin de se rencontrer soi-même et d'habiter l'univers. Il en découle une qualité de présence qui est source de connaissance.

« Ce n’est pas un concept ni une réflexion, ni une compréhension. C’est une expérience. C’est une évidence. C’est un éblouissement. Le présent est là et il n’y a rien d’autre. Il ne disparaît jamais : il continue. Il ne cesse de changer ; c’est donc qu’il ne cesse pas. Tout est présent ». (Comte Sponville, 2006, p. 184).

Pour vivre dans cet instant présent, il est nécessaire de poser son attention sur ses sensations, sur l'expérience sensorielle en cours.

« Avant tout, il faut prendre conscience du fait que l'expérience nouvelle dit non à l'expérience ancienne, sans cela, de toute évidence, il ne s'agit pas d'une expérience nouvelle. » (Bachelard G 1932 p9). Il ne suffit pas de penser le monde ou de le comprendre ; il faut le sentir, le ressentir, en faire à chaque instant une expérience nouvelle afin d'entrer profondément dans l'expérience et la joie d'être vivant. 

3      Notre expérience

3.1 De soignant (auprès des personnes soignées)

Chaque mois, nous proposons une journée 5 sens à des adultes cérébro lésés. Pour certains, il manque un ou plusieurs sens (perte visuelle, auditive, olfactive, hémiplégie ...).  Ce travail sensoriel régulier donne des résultats surprenants.

3.1.1 Vignette clinique n°1

Jean a perdu l'olfaction et la vue suite à un traumatisme crânien majeur, il passait ses journées à écouter la radio. Peu à peu, à partir de différents exercices tactiles proposant l'exploration des mains et des doigts, des objets et de l'environnement. Il a appris à porter son attention sur ses mains, ses doigts et a pu développer toute une gamme de sensations et de perceptions lui permettant de  participer à un atelier patchwork et à un atelier cuisine. Malgré, ou grâce, à sa perte visuelle, Jean a développé davantage de sensations tactiles et de perceptions qui lui permettent d'être bien plus compétent que la majorité des personnes.

Sa perte visuelle a eu lieu à l'âge de 40 ans et il garde une mémoire de l'environnement qu'il stimule à partir des activités qu'on lui propose. C'est à dire, qu'il fait appel à ses représentations inscrites en mémoire et se construit de nouvelles représentations à partir de ce qu'on lui dit et sur la base de ce qu'il expérimente. Par exemple, il a pu nous indiquer le parcours afin de nous amener chez un particulier qui proposait un spectacle visuel.  À partir de nos descriptions verbales du spectacle, Jean s'est construit des représentations, des images, des visualisations du spectacle. Il a manifesté un réel plaisir et a montré qu'il s'émerveillait et goûtait pleinement au spectacle bien plus que certains autres qui bénéficiaient de la vue.

3.1.2 Vignette clinique n°2

Sophie est convaincue de ne pas avoir accès aux odeurs exceptée l'eau de javel et dit qu'elle n'a plus le goût des aliments. Elle passe par des phases où elle perd goût à la vie. Malgré le discours négatif qu'elle exprime régulièrement concernant ses capacités perceptives, elle vient toujours aux journées 5 sens. Après plusieurs exercices mettant en jeu le goût et l'odorat, la formatrice lui a délicatement mis son écharpe sous le nez, Sophie s'est écriée :  « c'est du freesia ». Elle avait reconnu parfaitement le parfum. Elle avait pu s'ouvrir à ses sensations ou tout du moins les retrouver et sortir de ses pensées négatives.   

3.1.3 Vignette clinique n°3

Chez les personnes cérébrolésées, il y a la plupart du temps des troubles de la mémoire. Beaucoup de sensations sont vécues comme étant nouvelles car non reliées à la mémoire.

Catherine, à force de travail de stimulation sensorielle, arrive maintenant à être performante au jeu du Mémory. Pourtant, elle identifie mal les images et ne trouve pas les mots pour les nommer. Cependant, ses yeux se posent spontanément sur le double de la carte qu'elle a en main (la face du double est retournée parmi d'autres cartes). Elle semble faire le lien entre deux sensations visuelles identiques sans passer par un traitement cognitif habituel (pas de mise en place de moyens mnémotechniques ni de recherches en mémoire). Elle a appris à faire confiance à la « mémoire de ses yeux ». Si elle est perturbée par un autre stimulus ou bien si elle commence à douter ou à vouloir utiliser sa réflexion et sa mémoire, elle se trompe systématiquement. Sa sensation visuelle est plus fiable que ses jugements perceptifs.

Chez les personnes cérébrolésés, les sensations apparaissent peu ordinaires et leurs perceptions sont souvent différentes ou marquées par des erreurs de langage par rapport au code symbolique commun.

Elles souffrent face à la difficulté de se construire des repères et des représentations stables et cohérentes du monde qui les entoure. Ces personnes sont tout simplement différentes de la norme. Pour autant, elles ne doivent pas être marginalisées ou isolées. Elles ont seulement besoin d'être reconnues et acceptées dans leurs différences et accompagnées par rapport à leurs besoins.

Pour Joseph Thouvenot  (2001, p4) « Ces déficiences limitent l'expression et la communication personnelles avec le groupe social, ce qui conduit à un enfermement,  forcé, douloureux et destructeur, sur les deux plans personnel et communautaire. ».

Dans la communication avec un patient, il est nécessaire d'être dans une réceptivité sensorielle, une ouverture, une écoute qui l'accueille (ce qu'il me donne à voir, à sentir, à entendre, etc) au lieu de lui asséner mes pensées, mes croyances, mes projections, mes jugements perceptifs, mes opinions toutes faites, mes catégorisations qui enferment et rendent plutôt compte d'une prise de pouvoir.

Action à mettre en œuvre

La nécessité de retrouver des bases communes de communication nécessite un travail sensoriel et perceptif. Les 5 sens sont des outils précieux particulièrement dans les situations où la communication verbale est entravée. Le besoin de communiquer et de partager est facilité par les activités d'expression et les ateliers créatifs.

Les distorsions sensorielles et perceptives ne sont pas l'apanage des personnes atteintes de lésions cérébrales. En effet, chacun peut observer combien il est difficile de bien communiquer (conflits, jugements, préjugés, sentiments d'incompréhension, etc).

3.2 Notre expérience de formateur (auprès d’éducateurs, de soignants et de thérapeutes)

Notre formation met au travail, et permet de clarifier les différents modes de communication du sujet (avec lui-même, avec l'autre et avec les autres).

3.2.1 La communication du sujet avec lui-même :

La formation 5 sens que nous proposons amène la personne à mobiliser son attention pour percevoir de mieux en mieux les informations sensorielles.

Développer une présence aux sensations corporelles en les actualisant instant après instant permet de traverser différentes étapes perceptives d'un corps objet vers un corps sensible, sujet (j'ai un corps, je le sens, le ressens, je suis aussi ce corps, cette vie qui habite ce corps, etc). Ce corps, qui m'informe, est source de connaissance et m'ancre dans le processus du vivant.

Notre formation 5 sens vise à développer cette sensation de soi et cette qualité de présence en étant au plus près de son expérience corporelle et de la connaissance qu'elle contient et peut délivrer.

L'attitude que nous proposons revient à être spectateur de ce qui se passe en soi, sans jugement, de faire des constats sur soi-même en déployant une attention favorable à un affinement des perceptions. Cette démarche permet le développement d'une qualité de présence, d'une conscience témoin afin d'être véritablement sujet de son expérience.

3.2.2 La communication du sujet avec l'autre et les autres :

Les 5 sens sont les outils dont nous disposons pour communiquer avec les autres.  La formation 5 sens permet d'améliorer la communication et de la concevoir non plus uniquement en termes de compréhension et d’approche intellectuelle mais à l’aide des ressentis.

La communication verbale représenterait moins de 20% de l'ensemble de la communication. Les 80% restants correspondent à de la communication non verbale. Le message non verbal (regard, toucher, gestes, attitudes corporelles, mimiques, bruits, intonations de la voix, etc) s'exprime pour une part non négligeable de façon non volontaire ou non consciente. 

Nous sommes amenés à travailler sur la communication non verbale :  avec les couples, dans les situations aidant/aidé, soignant/soigné et avec les équipes de professionnel. L'approche sensorielle 5 sens permet de mettre chacun en contact avec ses sensations, de revisiter ses perceptions et de porter un regard nouveau sur la manière de communiquer.

Les exercices 5 sens proposés favorisent un réajustement des personnes dans leurs manières de s'exprimer, de communiquer et de percevoir la communication de l'autre et des autres. 

4   Conclusion

4.1 Deux modes distincts

Le cerveau fonctionne selon 2 modes distincts (émissivité/réceptivité): l'émissivité en produisant de la pensée et la réceptivité dans la présence aux sensations. Nous ne pouvons penser et sentir en même temps. Quand je suis émerveillé par les sensations visuelles issues du beau coucher de soleil sur l'océan, je vis un moment sensoriel intense, je suis sans mot, le mental est silencieux, je me fonds dans le paysage, je suis un avec ce que je vois. Dès que je commence à commenter, à nommer ce que je ressens, je recouvre mes sensations avec des mots, des concepts, des perceptions qui me font sortir de l'état contemplatif, je retombe dans l'activité mentale et la dualité sujet/objet.

L'activité mentale est un outil nécessaire pour notre adaptation. Cependant, un excès d'activité mentale conduit généralement à du stress, à de la fatigue, à des tensions corporelles voire à des  troubles somatiques. Nous pouvons décliner de nombreux exemples  dont la liste n'est pas exhaustive (ex : ruminations d'idées négatives comme dans la dépression, idées obsessionnelles, pensées et jugements non fondés sur la réalité, corps non écouté et donc non perçu dans ses besoins générant mal au dos ou maux de ventre, etc).                                                                 

Les sensations pures vécues dans le présent, sans mentalisation, permettent une nouvelle expérience dicible ou indicible. Favoriser la réceptivité sensorielle permet de réduire l'émissivité du mental et de le mettre au repos. Il en résulte une qualité de présence, un calme intérieur et un sentiment de paix. Ceci est une base favorable à l'ouverture des canaux de communication de l'être humain.

4.2 Les 5 sens mettent au contact du corps et de ses besoins. 

Les 5 sens relient subjectivement à l'expérience sensorielle et procurent un réel sentiment d'exister et une sensation d'ouverture au monde. Cela permet de prendre soin de l'être que je suis dans l'immédiateté de l'instant présent sur la base du ressenti. Cette présence à soi qui prend en compte les informations provenant des 5 sens favorise la santé c'est à dire un respect de soi, de ses besoins, un bien être et une qualité de vie. Cette qualité de présence n'est pas donnée d'emblée. Elle nécessite  une redécouverte, une exploration, un entraînement, voire un apprentissage (cf formation 5 sens) à partir d'exercices simples et efficients qui favorisent le développement des capacités d'attention et une meilleure conscience de soi.  Cela a un effet préventif que ce soit au niveau des troubles de la conscience de soi (ex : sentiment d'une inquiétante étrangeté, d'être absent à soi même et/ou au monde, etc) ou concernant un rapport trop imaginaire du sujet vis à vis de son corps  (à l'extrême cela peut aboutir à de l'anorexie, de la boulimie, de l'hypocondrie, etc) ou encore concernant la perte de capacités chez les personnes âgées.

La personne qui veut aider ou prendre soin de l'autre a ses propres sensations, perceptions et sentiments. Elle en développe d'autres au contact de la personne en difficulté. Ce n'est qu'après avoir mis au clair ses ressentis qu'elle pourra rencontrer l'autre avec ses émotions et ses souffrances sans s'y confondre.

La rencontre avec soi facilite la rencontre avec l'autre pour coopérer ensemble en vue d'un mieux-être.

L'action et la pensée sont valorisées dans la   société   actuelle mais c'est en apprenant à devenir attentif aux sensations et aux sentiments qui les sous-tendent que nous pouvons tenter de devenir sujets conscients et responsables de nos actes.                                                                                                          

 Voici quelques phrases laissées en partage, par des personnes en formation d'éducateur après une semaine et demie de formation 5 sens :  

-« Bouleverser les vérités. »

-« S'ajuster à l'autre, les nuances de la relation … »

-« Présence à moi même , à l'environnement ,  à l'autre … »

-« Par des sensations, exprimer des émotions . »

-« Pour véritablement voir , fermez les yeux ! »

-« Il n'est pas si facile que cela de prêter attention , d'être attentif à nos 5 sens et d'avoir conscience de nos sensations . »

-« Expérience intéressante mais déroutante . »

-« Pour sentir , finalement , il faut d'abord accepter d'être touché . »

-« Faire appel à ses sens implique un engagement de soi . »

-« Expérience dans l'harmonisation et découverte des 5 sens . »

-« La réalité n'est pas forcément ce que l'on voit . »

-« L’environnement s'ouvre et se découvre à moi dans toutes ses formes et couleurs et m'enrichissent d'expériences . »   


   Michel LAPEYRE
Psychologue, Musicothérapeute

   Edwige QUIRIER 
Art thérapeute

 Renseignements formation - stages 5 sens

Bibliographie

Bachelard Gaston.
-L'intuition de l'instant (1932)  Denoël, Paris, 1985

-La philosophie du non, p.9, Quadrige/PUF . Paris, 1988 (1940) n°9)

Comte-Sponville André,

 -L’esprit de l’athéisme, Introduction à une spiritualité sans Dieu -Paris : Albin Michel, 2006.

Damasio Antonio. (entretien avec)
 -Les émotions source de la conscience - dans G. Chapelle 2004 (coordonné par), Le moi, de normal au pathologique, Paris : Sciences humaines

Rousseau, Jean-Jaques

 -Émile ou de l’éducation -Paris : Flammarion,  1966.

Lamboy Bernadette

-Devenir qui je suis, une autre approche de la personne -Lisieux : Desclée de Brouwer, 2003.

Merleau-Ponty,  Maurice

-Phénoménologie de la perception -Paris : Gallimard, 1945.

Sabourin, Romola

-Extrait de conférence : la « musique, outil thérapeutique » -Caen, novembre 2001

-Les 5 sens dans la vie relationnelle- éd Le souffle d'or, Gap 2010

Thouvenot,  Joseph  

-L'atelier d'art thérapie -Afratapem Tours 2001